Voyage de rêve chez les multimillionnaires brésiliens

Publié le par Alexis

Vendredi, 16h00, départ du bureau. Nous sommes 5 dans une petite Fiat Uno : Yan (mon associé pour Rokaz), trois copines brésiliennes grimpeuses et moi. Direction le condominium "Escarpas do Lago", à trois heures de route de Belo Horizonte sur la rive d'un immense et magnifique lac de barrage.

Un condominium, c'est une ville dans la ville ou dans la campagne, complètement fermée par des grandes clôtures, une solide barrière et un garde à l'unique entrée. Un petit paradis pour se protéger des regards des Brésiliens pauvres, envieux et violents comme tous ceux qui n'ont pas réussi à trouver leur place dans notre société où l'opulence sourit à ceux qui savent saisir leur chance.

Parmi les condominiums, "Escarpas do Lago" tient une place un peu spéciale : c'est le plus sélect d'entre eux, celui réservé aux possesseurs de comptes en banque à 7 zéros minimum en dollars. Au bureau, mes collègues m'ont tous regardé avec des grands yeux : ils connaissent tous la réputation de ce condominium car ils en ont vu quelques images à la télé. Je mesure la chance que je vais avoir de passer un week-end chez les grands de ce monde. Qu'est-ce que c'est excitant !!

Pendant les trois heures de voyage, nous nous réjouissons tous les cinq de l'extraordinaire week-end à venir. Nous sommes tout de même quelque peu anxieux : est-ce qu'ils vont nous laisser entrer avec notre petite Fiat indigne d'un lieu si enchanteur? Est-ce que nos chemises et robes vont être à la hauteur du bon goût de la fête qui sera donnée samedi soir ? Dieu ne nous a pas donné la chance de naître dans une bonne famille, mais heureusement nous avons appris tous les cinq à nous faire humbles devant ces êtres à la sensibilité si fine, à la compagnie si exquise.

Mais avant tout me demanderez-vous, qu'est-ce qui nous vaut cette invitation dans ce lieu si exclusif ? Je tiens à rendre hommage ici à notre bienfaiteur : c'est l'immense magnanimité de notre grand ami César qui nous vaut ce week-end au pays des contes de fées. Que Dieu sauve son âme car il a bien voulu inviter quelques pauvres hères à la fastueuse célébration de ses 25 ans !

Son père possède trois entreprises d'une taille moyenne dirons-nous, il vient d'en vendre une pour la modique somme de 30 millions d'Euros. Il en reste deux encore, un peu plus grandes et rentables, à peine quelques millions d'Euros de profit par an chacune, une bagatelle. Une nouvelle entreprise de construction de pièces détachées de camions est en gestation, avec la collaboration active des deux fils aux doux noms humbles et discrets, César et Attila, dont l'unique mission dans la vie sera de parachever le grand oeuvre de Monsieur le Père cela va de soit.

César nous a bien prévenu : ce week-end, il n'y aura pas de chichi. Car la maison que sa famille possède dans les "Escarpas do Lago" est modeste, son confort est simple et chaleureux, rien à voir avec les fastes de leur palace à Belo Horizonte. Il n'y a pas un seul placage d'or dans la salle de bain, pas même de marbre dans la cuisine, aucun lustre de cristal dans la salle de séjour. Quel dénuement, quel sens admirable de la valeur des choses simples ! L'humble demeure est sur le flanc d'une colline, elle domine le lac bleu aux reflets dorés.

 

Les dimensions de la piscine sont minimales, réduites au strict nécessaire.

 

 Au programme du samedi : une promenade sur le lac en Yacht en bonne compagnie. Sur la photo, vous remarquerez bien sûr la différence entre les jeunes filles de la bonne société et les grimpeuses de bas étage.

 

Le Yacht est arrimé sur un petit deck au fond du jardin. Je suis un peu déçu, il n’est pas bien grand, seulement 40 pieds et doit coûter à peine quelques centaines de milliers d’Euros. La famille de César aurait pu s’acheter un Yacht deux ou trois fois plus grand, mais elle a le sens des réalités sociales. Nous sommes dans un pays pauvre où il est indécent d’exhiber sa richesse.

 

 

 

 

 

 

 

Le Yacht démarre. Les femmes sont allongées à l’avant du bateau, elles bronzent lascivement. La couleur de leur peau, noisette dorée, sera dans quelques heures joliment cuivrée. Quelle vie merveilleuse ont ces gens ! Quelle chance j'ai de partager ce week-end avec eux !  Un souvenir indélébile est en train de se graver au plus profond de ma mémoire et de mon cœur.

 

 

  

Les cinq haut-parleurs encadrés de ronce de noyer diffusent harmonieusement une excellente R’n’B américaine, sensuelle et épurée. Ce que j’aime par-dessus tout dans le magnifique processus de mondialisation libérale où nous sommes engagés, ce sont les forces équitables du marché qui ne répandent dans le monde entier que les meilleurs produits et la meilleure culture pour le plus grand bonheur de tous les peuples de notre Terre !

 César aux commandes :

 

 

Le Yacht prend maintenant de la vitesse, il fait du 50 nœuds à l’heure, la forêt sur les berges du lac défile à une vitesse incroyable, mais le vert émeraude des arbres, le bleu turquoise du lac sont un peu monotones, nous préférons parler voitures entre hommes. Attila a le dernier prototype de chez Ford puisque papa possède un concessionnaire de cette marque. La relance est excellente, la tenue de route impeccable, c’est un petit bonheur que de la conduire. César lui a un gros pick-up qui fait des merveilles sur les routes en terre. A mon tour, je lance avec finesse et doigté quelques remarques piquantes sur les performances de mon ancien bolide de chez Peugeot. Ils acquiescent tous, je suis au 7ème ciel. Quel bonheur de pouvoir parler presque d’égal à égal avec ces princes ! Et vous connaissez ma grande passion pour les voitures ! Je suis comme un poisson dans l’eau.

 Pendant un quart d’heure César me laisse conduire le Yacht. Vous connaissez aussi mon tempérament rêveur… Dans quelques années je me vois déjà en Calife à la place du Calife, je suis incorrigible !

 

 

 

Petit aparté : à propos de la réelle grandeur des aspirations de César, parfois j’ai des doutes. Il y a quelques semaines il m’a annoncé qu’il aimerait prendre la part qui lui revient dans l’entreprise que son père vient de vendre, qu’il la placerait en banque judicieusement, et qu’il passerait sa vie à voyager et à découvrir des nouveaux horizons. Je suis presque sûr que c’est à cause de l’escalade qu’il pratique depuis longtemps qu’il a pu en arriver à de telles extrémités. Car c’est vicieux l’escalade, au début on croit que c’est un simple sport qu’on va pratiquer sagement en salle le soir en semaine, et puis un jour, on commence à voyager, à rencontrer des gens marginaux et c’est l’engrenage… Il y en a même qui finissent par tout larguer pour mener une vie oisive et futile de voyages de site d’escalade en site d’escalade c'est pour dire !

Heureusement pour César, son père veille sur lui, tous les jours il tente de lui transmettre son enthousiasme pour les valeurs positives du business, le sens du défi et des affaires. Et puis surtout il lui a annoncé qu’il ne lui donnerait aucune part de l’héritage s’il ne travaillait pas à son tour dans l’entreprise familiale. César est encore un peu jeune, mais il reviendra donc bien rapidement dans les rails je ne me fais pas trop de soucis. Le travail de l’éducation des enfants peut être long et laborieux, il peut y avoir quelques périodes un peu difficiles, mais bien heureusement, les enfants finissent presque toujours au final par suivre le chemin tout tracé par les parents. Encore heureux.

 

  

 

Par quelques manœuvres audacieuses, je me rapproche subrepticement d’Attila. Je bombe le torse, je parviens à entamer avec lui une conversation sur un pied d’égalité, tout en étant conscient de nos différences bien sûr. Je suis Adrien Deume, il est mon idole, mon Solal ! Sauf que je suis sûr qu’il ne m’utilise pas pour pouvoir conter fleurette à mon Ariane puisque je n’ai pas encore de femme ! Quel miracle, il s’intéresserait donc à moi pour la valeur intrinsèque de mon intelligence et de ma personnalité ?!  Nous parlons affaire, je suis extrêmement à l’aise, c’est exquis. En fait en y réfléchissant un peu, c’est vrai que je dois être quelqu’un de sacrément intéressant. Je brandis un verre de caïpirinha, j’évoque les larges perspectifs de créations de valeurs qu’offre ce pays, j’ai des grands gestes généreux vers l’ensemble de cette nature merveilleuse qu’il faudra un jour protéger, je cache mes lunettes de soleil qui maudis sois-tu radin d’Alexis ne sont pas des Oakley…

 Attila me pose quelques questions sur la France d’un air nonchalant et détaché pour bien me montrer que son Brésil n’a rien à envier à l’Europe. Il prend même un air navré et compatissant en m’annonçant que la situation de la France est la pire d’Europe car c’est là que le salaire minimum est le plus élevé (NDLR : 100% véridique !!)  Oui tout à fait, c’est une calamité réponds-je, les bénéfices des entreprises françaises partent tout entier vers les charges sociales. C’est agréable de constater comment nous autres entrepreneurs du monde entier sommes sur la même longueur d’onde.

 Je crois que je m’y ferai vite aux mœurs de cette frange aisée de la population brésilienne. Dans quelques années quand mes trois ou quatre salles d’escalade tourneront bien, je m’achèterai un Yacht plus grand que le sien et j’effacerai de ma conscience les dernières traces de complexe d’infériorité !

 

Au bout d’une heure de croisière à pleine vitesse, nous faisons escalade dans un canyon, au fond duquel il y a une ravissante cascade. Les falaises font une trentaine de mètres de haut, il y a 20 mètres de profondeur d’eau.

 

 

Forcément j’ai une ancienne manie qui refait surface : je me jette dans l’eau et part à l’assaut des falaises. Cesar et Yan m’imitent, je ne suis donc pas le seul à me ridiculiser. Le jeu consiste à grimper jusqu’à 10 mètres de haut sur cette falaise verticale puis de sauter en arrière dans le lac profond où nagent quelques gros poissons.

 Les filles sont rester allongées sur l’avant du bateau. Il n’est pas question pour elles de rentrer dans l’eau, elle est à 25 °C et donc bien trop froide pour leur peau délicate ! Et de toute façon l’eau casserait complètement l'aspect brillant et lisse de leurs cheveux. Ce sont des reines ! Elles daignent quand même me regarder grimper, elles rigolent de moi comme on rit du fou du roi, de toute façon je sais que ces déesses en bikini ne seront pas encore pour moi aujourd’hui. Il faudra que je me contente d'une des trois vulgaires grimpeuses. Mais mon heure sonnera…

 

 

 

Le soir lors de la fête d’anniversaire de César, je suis toujours sur mon petit nuage. J’ai ma plus belle chemise, bien sûr. Malheureusement, ce n’est pas encore une Hugo Boss ou une Giorgio Armani mais j’ai un petit espoir que mes hôtes n’y ont vu que du feu. Yan par contre n’a même pas de chemise, j’ai un peu honte pour lui. Et dire que c’est avec lui que je me suis associé pour cette première salle d’escalade ! Le pauvre, il n’est ni européen, ni riche brésilien, je sens qu’il ne pourra jamais intégrer le subtil habitus qui caractérise si bien notre classe de gens respectables. Dans deux ou trois ans, il faudra que je réfléchisse à un moyen de me débarrasser de lui. Peut-être que je l’enverrai ouvrir une salle d’escalade à Paris pour qu’il s’y casse les dents et qu’il revienne au Brésil dépité et ruiné ?!  

 

Les serviteurs sont parfaits. Ils sont toute une tripotée qui grouille un peu partout. Il y en a environ un par convive, mais heureusement ils savent se faire discrets. Ils s'effacent humblement comme il convient devant les propriétaires des lieux et leurs invités qui bien sûr ne leur adressent la parole que par interjections courtes et directives. Les plats de fruits de mer succèdent aux petits fours. Lorsque le gâteau d’anniversaire arrive nous faisons un triomphe à César.  

Vers deux heures du matin, nous décidons de nous rendre tous chez un ami de César, Gustavo, qui a une autre maison dans le condominium, 300 m2 au sol du même confort un peu rustique. Nous nous séparons des parents de César par de larges embrassades, nous sortons de sa maison, et tout d’un coup j'ai une malheureuse idée saugrenue : pourquoi n’irions-nous pas chez Gustavo à pied en regardant le reflet des étoiles sur le lac ? Personne n'y avait pensé. Car ce n'est vraiment pas raisonnable. Il y a presque 300 mètres à pied. Je regrette déjà ce que j’ai dit. Vous devez la connaître cette impression désagréable, vous savez quand vous dites quelque chose un peu trop spontanément, sans réfléchir, et que vous vous rendez compte que c’est une bêtise, mais qu’il est trop tard car tout le monde l’a déjà entendue et vous regarde donc d’une manière un peu condescendante. Je me fais tout petit et je rentre dans la voiture en faisant le dos rond. Deuxième gaffe (après l'escalade de l'après-midi)...

La soirée se termine avachie dans les grands sofas en cuir de Gustavo, devant un vaste écran plasma. Les spots de la campagne électorale passent sans arrêt. Qu’est-ce que c’est ennuyeux ! Tout le monde est d’accord dans la salle, ils sont tous pourris de toute façon les politiques, ça ne sert absolument à rien d’aller voter. Ni de voter des impôts, puisqu’ils partent entièrement en pots de vin, subventions cachées, salaires de fonctionnaires exorbitants… Personne dans la salle ne paie d’impôts, leurs parents non plus. Enfin si, en fait, il y a moi, mais j’ai honte, je me fais tout petit et je me garde bien de faire une troisième gaffe en ouvrant la bouche. En effet, il y a 7 mois, quand je suis arrivé ici, mon directeur m’avait demandé si je voulais payer les charges sociales sur mon salaire ou si je voulais gagner 30% de plus sans rien déclarer. J’avais bêtement répondu que je voulais payer les impôts, non par peur du risque de me faire prendre la main dans le sac car il est inexistant au Brésil, mais parce que j’avais encore cette opinion typiquement française de penser que l’état peut avoir une certaine action positive sur la société. Qu’est-ce que j’ai pu être stupide !

Le dimanche nous participons à une course à pied de 10 kilomètres organisée dans le condominium. Le condominium est vallonné, sur les 10 kilomètres il n'y avait pas un seul tronçon plat de plus de 200 mètres. Que des montées et des descentes. Mes petites jambes de prolétaires qui n’ont pas couru depuis trois mois ne m’ont pas porté bien vite, j’ai fait un temps tout à fait médiocre de 43 minutes. César lui s’entraîne quatre fois par semaine et arrive deux minutes avant moi. « Spiritu sano in corpore sano » lui a appris son père. Sur la ligne d’arrivée, je fais l’idiot, l’allure de César est noble et altière.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ensuite nous batifolons le reste de la journée en jet-ski. Elles sont extrêmement divertissantes ces petites bêtes-là. Et puissantes, elles vont à plus de 100 km/h ! Le plus excitant, c’est de tourner sur soi-même à toute vitesse en créant un tourbillon d’écume. Et dire que le moteur de la Fiat avec laquelle nous sommes arrivés est une fois et demie plus petit que le moteur de ces jet-skis ! Vraiment je me dis que le monde est injuste. Mais la roue tourne et j’attendrai sagement mon heure…

 

 

 

Le jet-ski, finalement c’est comme l’art, ça ne sert à rien sauf à créer du plaisir chez les hommes. Un plaisir noble et désintéressé, loin de toutes les considérations bassement matérielles de notre monde impitoyable, un sport sain qui permet un contact extrêmement intime avec notre belle nature.

 

 

 

 

Dimanche soir en me couchant je me refais le film des enseignements du week-end. Les voyages forment la jeunesse, disait Montaigne.  Effectivement, comme vous l'aurez sans doute remarquez en lisant ce blog, c'est incroyable ce que j’ai pu grandir et changer en quelques mois au Brésil !

Publié dans vidanobrasil

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Lili 04/11/2006 11:05

Cette chronique m'horrifie ! J'avais bien senti que tu t'embourgeoisais ;o) Question : moi aussi j'ai une mini-jupe en jean, rassure-moi, je fais partie de quel groupe social ?

Lili 04/11/2006 11:03

Cette grimpe m'horrifie ! J'avais bien senti que tu t'embourgeoisais ;o) Question : moi aussi, j'ai une mini-jupe en jean, rassure-moi, je fais partie de quel groupe social ?

chris 25/10/2006 10:45

Ben dis-donc, j\\\'ai l\\\'impression que le blog vire et j\\\'ai peur que tout ne soit pas ironique...

Grosses voitures, yacht, jet-ski... ce n\\\'est pas la vision habituelle du \\\"contact extrêmement intime avec notre belle nature\\\". Je précise qu\\\'un yacht est une vraie bombe de kérozen, que l\\\'utiliser c\\\'est cautionner son utilisation et ne pas être écolo.

A côté de ce désastre écologique et humain, pourquoi s\\\'attaquer à un goût musical R\\\'n\\\'B de façon si acerbe ? (j\\\'aime pas le RnB mais bon où est le mal ?). La dernière fois je ramenais deux gars qui étaient surpris que j\\\'écoutais du raggae et que je ne militais pas contre ? Pourquoi militer contre un goût musical ou une couleur ?

\\\" Yan par contre n’a même pas de chemise, j’ai un peu honte pour lui.\\\" =mentalité française, envoie le aux US il réussira.

Chris
(j\\\'ai pas le moral ce matin)