Ridicule ?

Publié le par Alexis

C’était il y a dix jours, avant de partir dans mon ermitage pour écrire. Elias me proposa d’aller avec lui assister au festival de cinéma de Tiradentes, une magnifique petite bourgade coloniale à trois heures de route de Belo. J’ai accepté, en repoussant de deux jours mon départ en solitaire pour la fazenda.

 Nous arrivons là-bas vendredi midi, je découvre les petites rues pavées, les jolies maisons joyeusement colorées, l’arrière pays montagneux et désertique de Tiradentes que je ne connaissais pas encore. Et nous allons voir un premier film, « Prohibido prohibir », l’histoire de trois jeunes qui tentent de refaire le monde avec des grandes idées humanistes et en menant un projet social dans une favela de Rio, l’histoire aussi de deux des trois jeunes qui courent après les faveurs de la troisième… 

Cette jeune fille a 25 ans environ, elle s’appelle Laetitia, et est tout à fait délicieuse. Bouclettes brunes, grands yeux noirs malicieux, et dans les dialogues, un mélange irrésistible de spontanéité désarmante et de charisme épatant. Au bout d’une demi-heure de film, je me rends compte que les scènes sans Laetitia me paraissent complètement creuses et ennuyeuses, et que celles où elle apparaît, c’est mon cerveau qui se vide, que j’ai les yeux noyés dans l’écran, le cœur qui bat la chamade. Je suis en train de tomber amoureux de cette image féminine idyllique, de cette voix enjouée sympathique, en oubliant totalement qu’une morale orthodoxe trouverait ces quelques légers « préliminaires » encore un peu légers pour pouvoir ressentir si rapidement des émotions aussi fortes. Mais le cœur n’est jamais sérieux dans ses excès, et jusqu’à la fin du film, je me laisse avec délice emporter vers le 7ème ciel de ma passion comme les riches Romains dans la luxure, j’entretiens avec bonheur cette jolie flamme naissante comme Narcisse et son lac.

Si cette histoire s’arrêtait maintenant, ce ne serait qu’un constat assez accablant sur l’état de mon cœur, mais rassurez-vous, il y a une suite.

En fait, il se trouve que cette fameuse Laetitia était présente au festival. Ceci, je ne l’apprends que le samedi soir, en assistant à une projection qui résume les événements de la semaine. Quel malheur, Maria Flor, la Laetitia de mes rêves de la veille, était présente le matin même à Tiradentes pour un débat sur « Prohibido prohibir », et triple idiot que je suis, je dormais encore à l’heure du débat !!

Je n’arrive pas à me concentrer plus de deux minutes d’affilée sur le film qui suit, qui est pourtant un poignant témoignage sur la torture pendant la dictature au Brésil. Je pense sans cesse à cette occasion manquée, ce rendez-vous raté avec cette jeune actrice qui doit débuter dans le cinéma, et qui aurait pu, qui sait, soyons fou, être à son tour sensible à mes quelques modestes charmes si seulement j’avais pu la rencontrer ?!

A la sortie du film, Elias pleure, son cœur a lâché devant les scènes terribles du film qui lui rappellent les souffrances endurées pendant la dictature. Mais il est d’un naturel beaucoup trop joyeux pour se complaire longtemps dans sa tristesse, et notre conversation bifurque rapidement vers mes histoires de cœur. Nous marchons dans une petite rue, il me console comme un bon ami qu’il est, essaie de me persuader que, s’il devait se passer quelque chose entre Maria Flor et moi, les événements de la vie nous réunirons de nouveau un jour. Moi j’envoie tristement paître ses élucubrations un peu fumistes sur la fatalité bonne ou mauvaise du destin et, au même moment, je vous jure que c’est vrai, je tourne mécaniquement la tête vers l’intérieur d’un restaurant et je découvre, en face de moi, une apparition céleste, mon ange Gabriel, oui, vous l’avez deviné, Maria Flor en chair et en os.

Je me fige sur place comme une statue, seule ma main bouge pour aller saisir le bras d’Elias, il se retourne vers moi et me découvre à moitié ensorcelé. Je lève mon autre main vers la cause de mon tourment, la Mort en personne, non, vers le pourquoi de mon émotion, ma passion enfin incarnée, là, à l’intérieur de ce restaurant. Nous entrons dans le restaurant comme deux marionnettes pilotées par des forces qui nous dépassent.

Nous nous installons à une table d’où je peux observer Maria de profil. Elle semble encore plus charmante que dans le film. Elle discute avec le réalisateur du film et une autre actrice, elle est magnifique, rayonne la même bonne humeur contagieuse qui m’avait déjà touché dans le film. Mes pieds picotent, mes mains tremblent un peu, j’ai des fourmis dans les bras, mes yeux brillent et ne clignotent plus. Elias comprend bien la situation et me conseille d’écrire un billet galant. Oui tiens oui, je demande du papier et un stylo au garçon de café, mais c’est pas la peine, je n’arrive pas à détacher mon regard de Maria plus d’une seconde. Ils ont presque terminé de manger, il va falloir faire quelque chose rapidement. Ils demandent l’addition, ils vont partir.

Et tout d’un coup je me lève, même avec le recul je ne peux toujours pas dire si c’est mon cœur qui commandait à mon cerveau, ou mes muscles à mon corps, ou le ciel à la Terre , mais je me retrouve à marcher, en apparence sûr de moi, depuis ma table vers la sienne, je suis un pantin mû par une énergie supérieure, j’arrive devant elle, avec une introduction polie je lui demande son attention, et je commence à faire une déclaration d’amour, la plus romantique qui soit, un peu désespérée, perdue d’avance bien sûr, elle me regarde avec des grands yeux de chat qui me font frémir, je dis les quelques mots de français que Laetitia essayait de prononcer correctement dans le film, elle éclate de rire, je luis dis encore quelques mots dans notre belle langue, elle sourit encore très fort en comprenant que je ne suis pas Brésilien, puis je l’invite à venir discuter avec moi, maintenant, tout à l’heure, quand elle veut. Mais, face à cette déclaration impromptue, inopinée, la belle ne perd pas du tout ses moyens, bien au contraire, à mon grand désespoir, elle me regarde avec un petit air taquin et je tombe encore un peu plus amoureux si c’est possible, elle me dit sûre d’elle qu’elle va passer une nuit magnifique grâce à moi, qu’elle doit retourner dans la salle principale du festival pour la cérémonie de remise des prix et en deux temps trois mouvements elle quitte le restaurant.

Je me retrouve seul, seul comme je ne l’avais jamais été, au milieu de ce restaurant plein d’étrangers, au centre de cette salle remplie de regards qui sont tous braqués vers moi, qui semblent avoir compris de quoi il s’agissait et qui sont tous un peu navrés pour moi. Je retourne à ma place, penaud, je me traîne comme un soldat qui vient de perdre ses deux jambes et son cœur à la bataille. Elias, fier de moi, pragmatique, me demande si au moins j’ai pris son e-mail ou son téléphone. Catastrophe, je n’y ai même pas pensé !! Je sors du restaurant en courant, dehors il pleut des cordes, elle est déjà partie, elle a dû prendre une voiture pour se rendre sur le site de la remise des prix, j’y cours vite, en espérant l’intercepter à son arrivée, je suis sur place en moins de deux minutes, déjà complètement trempé, ruisselant et j’attends, j’attends que le ciel me tombe sur la tête, qu’elle apparaisse une seconde fois. Mais au bout d’une demi-heure, je ne vois toujours rien d’autre à l’horizon que la pluie monotone qui tombe sur moi, et je m’en retourne au restaurant la mort dans l’âme. Elias me console, Beth, la femme qui fait pour nous le film de présentation de Vida no Vale et qui est devenue notre ami, réalise aussi des longs-métrages, elle connaît presque tout le monde dans le milieu du cinéma brésilien et trouvera sûrement un moyen d’obtenir le téléphone de Maria.

Plus tard, dès que j’ai eu un accès Internet, je me suis bien sûr jeté sur Google pour avoir un peu plus d’informations sur la belle en question. Et là j’apprends avec tristesse que Maria Flor est déjà très connue, qu’elle a déjà joué dans deux feuilletons de la Globo et trois longs-métrages, qu’elle serait la nouvelle égérie du cinéma brésilien, bref que ce n’est absolument pas la jeune fleur tout juste éclose que j’aurais aimé cueillir et aimer… Je découvre même avec horreur un forum où des dizaines de mecs ont étalé en long et en large leur admiration voire leur amour pour Maria Flor, et je comprends pourquoi l’autre soir elle m’a regardé comme Patrick Bruel doit regarder ses fans !

Morale de l’histoire : Le ridicule ne tue pas, j’en suis la preuve vivante ! Et pourtant la peur du ridicule tue le poète qui sommeille en chacun de nous. Ce n’est pas encore le cas pour moi, vous l’aurez compris…

Publié dans vidanobrasil

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article