Petit week-end tranquillou à Rio

Publié le par Alexis

Mercredi 17h00, mon sac est prêt pour partir quatre jours dans l'état de Rio. Yan m'appelle pour me dire qu'il aura un quart d'heure de retard, je sais alors que j'ai une bonne demi-heure d'attente devant moi, de quoi me faire un jus d'orange frais et d'écrire trois mots dans ce blog. Yan arrive finalement avec une heure de retard. Le temps de faire le tour de Belo pour aller chercher les trois autres compagnons de voyage et il est 8 heures. Nous fourrons le matos d'escalade dans le coffre trop petit, nous nous entassons à 5 dans la petite bagnole et roulez jeunesse.

 

Six heures de conversation à bâtons rompus, de rock, électro et hip hop brésiliens plus tard, nous arrivons dans une charmante petite ville située dans les montagnes au-dessus de Rio, Petrópolis. C'est la ville que le roi portugais fuyant Napoléon avait choisi pour sa retraite brésilienne. Peut être parce que le climat y est presque idéal, 25 degrés toute l'année presque, c'est-à-dire qu'il y régne une fraîcheur agréable par rapport au climat un peu étouffant de Rio. Toute la région est couverte de forêts tropicales humides, la forêt appelée mata Atlântica qui couvrait avant l'arrivée des Portugais toute la région côtière du Brésil. Mais la région est surtout extraodinaire car de cette forêt jaillissent un peu partout des immenses canines de granit noir de plusieurs centaines de mètres de haut.

 

Nous arrivons vers 2 heures du mat' dans la maison d'un copain de Yan, idéalement située à flanc de colline au dessus de Petrópolis, avec une vue splendide sur cette région magnifique.

 

Jeudi j'emmène dans une voie de 4 longueurs Gustavo qui envoie du 7c mais qui n'a jamais fait de voies de plusieurs longueurs. Les trois premières longueurs sont en 7a-7b, la dernière est la plus belle en 7c. Elle franchit un immense toit tout en haut de la paroi, ça envoie du gros quoi. J'enchaîne bien les 15 premiers mètres déversants mais arrivé au crux présumé, je suis un peu dérouté. J'ai une pauvre réglette verticale dans les mains et la prochaine prise semble être 1,50 mètre plus haut. Je tente un jeté désespéré pour sauver la face, mais je ne touche même pas la prise et je vole. Sept ou huit bons mètres, de quoi voir tournoyer le ciel, Gustavo et la vallée luxuriante en contrebas pendant près d'une très longue seconde. Je me retrouve suspendu comme une petite araignée avec 100 mètres de vide sous les pieds. Je pompe la corde pour remonter le long de mon fil et me retrouve de nouveau en dessous du crux que j´étudie avec plus d'attention. Rien à faire je n'y comprends rien. Je passe en artif avec une pédale et un crochet du ciel salvateur. Le soir même, notre hôte Glaucio, m'explique qu'en fait là où je ne voyais qu'une réglette verticale pourrie, il y a moyen de faire un excellent crochet du genou sur une inversée pour aller choper la bonne prise 1,50m plus haut tranquillement... Voltarei, I'll be back...

 

Le soir je cuisine pour la petite troupe. Ils s'extasient sur une sauce tomate maison et me prennent pour un grand chef alors que j'ai coupé trois légumes que j'ai jeté dans une casserole avec de l'huile d'olive et des herbes. Au dessert mon gâteau au chocolat remporte un certain succès...

 

Samedi matin je quitte la bande de Belo Horizonte pour aller à rio rejoindre un autre grimpeur rencontré un mois auparavant au sommet du Corcovado, Lucas. Je ne connais rien d'autre de lui que son sourire qui m'avait paru sincère et généreux et son adresse e-mail. Je sais aussi que c'est un grimpeur et qu'il est prêt à me faire découvrir les bons spots de grimpe de Rio qu'il semble connaître comme sa poche. Samedi matin, il m'attend à 8 heures à un arrêt de bus dans le quartier Alto da Boa Vista, situé au milieu de la forêt de la Tijuca , qui est elle-même le plus grand "parc municpal" du monde localisée au milieu de la ville de Rio. De l'arrêt de bus il faut marcher une demi-heure pour arriver à sa maison. Elle est perdue avec quelques autres maisons dans la forêt. A l'extérieur il y a un petit potager avec du manioc, des haricots, des patates douces, des papayes et plusieurs plants de canabis qui ont l'air de se sentir comme à la maison. L'intérieur de la maison est d'un charme rustique, un peu style vieille maison dans un village en France, avec des murs un peu décrépits, une espèce de tommette par terre, mais sur les murs il n'y a pas de gravures anciennes mais des batiks et des tentures indiennes qui vont très bien avec l'odeur d'encens qui semble flotter en permanence dans l'air. Lucas loue une petite chambre dans cette maison, il a deux collocs. Je fais connaissance avec l'un d'eux. Il a une gueule de nerd blafarde, boutonneuse et assez hermétique, mais apparemment il écoute du violoncelle à fond toute la journée et m'est finalement assez sympathique. Au Brésil derrière le cliché du carnaval, de la fête éternelle et des plages paradisiques, la plupart des Brésiliens qui ont de l'argent s'enferme dans un mode de vie avec boulot stressant, une ou deux heures de bagnole au milieu des bouchons et trois heures de télé par jour, un petit chien qui piaille encore plus fort que les enfants qu'il faut envoyer dans une école privée qui coûtt la peau des fesses et qui oblige les parents à travailler davantage, et 36 alarmes pour protéger leur grand appartement meublé sans goût du monde de dehors qui est très dangereux puisqu'ils voient à la télé tous les jours des gens comme eux qui se font tuer dans la rue. Bref tout ça pour dire que tous ceux qui sortent de ce moule un peu étriqué me font sourire, quelle que soit la voie qu'ils ont choisie pour s'ápanouir dans la vie, et me donnent envie de découvrir un peu plus ce Brésil que je connais encore assez mal finalement.

 

On se fait un petit déjeuner d'enfer avec que des produits naturels de son jardin, Lucas m'explique toutes ses théories sur la nourriture. Quand il a arrêté de manger de la viande il a fait des progrès "quantiques" en escalade, et quand nous sirotons un jus constitués de feuilles d'arbre de la forêt qu'il vient de cueillir et de haricots en train de germer le tout broyé et mixé, il m'énonce toute une longue théorie sur les aliments vivants en insistant sur le fait qu'en les ingurgitant nous prenons un peu de leur force et de leur vie...

 

Nous partons grimper peu après et au bout d'une petite heure de marche nous arrivons au pied d'un énorme bloc planté au milieu de la forêt. Nous y retrouvons d'autres potes à lui, tous cariocas, forts grimpeurs et forts en gueule. Ils m'accueillent chaleureusement. Je m´échauffe dans la voie la plus facile du secteur, un 7a et je fais ensuite deux 7b et un 7b+. Lucas lui part directement sans s'échauffer dans le 8b+ qu'il travaille. Entre deux gros joints il tape des essais, jusqu'à ce qu'un pied ripe sur un gratton microscopique ou qu'un petit doigt s'ouvre sur une micro réglette dans un dévers démoniaque, et alors c'est le vol, il plane et revient sur terre pour s'envoyer un autre pétard. Cela fait 8 ans qu'il suit un cursus d'archi, mais ses dons incroyables pour l'escalade qu'il a commencé il y a à peine trois ans ont porté un coup fatal à ses études.

 

Samedi soir, nous retrouvons Gabriela, la copine de Lucas. Elle est d'une autre bande, à peu près aussi grunge et alternative que celle des grimpeurs, les surfeurs.  Elle nous emmène à un concert d'un groupe de rock qui reprend des tubes connus de Sublime. Le son est très bon comme ils disent, on se régale. Je fais connaissance avec une des amies de Gabriela, Bruna. Elle a la peau brune et les quelques mèches blondes de ceux qui passent leur temps au soleil à la mer. Mais dans ses yeux il n'y a pas la lumière un peu éteinte qu'on voit parfois chez les nanas qui passent tous leurs week-ends allongées sur la plage. Bruna a déjà fait trois fois le tour du monde pour aller à des compètes de surf en Australie, à Hawai et en Californie. Après le concert, assis sur la plage sous la lune, en sirotant des noix de coco glacées, face aux gros rouleaux qui s'abattent sur le sable, je lui raconte le plaisir qu'on peut avoir à défier les lois de la gravité et elle m'explique l'esthétique de son sport avec des mots qui viennent de son coeur. La belle naïade, normalement rebelle et insaisissable tout là-bas au milieu des flots, est à côté de moi, ses grands sourires sont pour moi, à portée de mes lèvres. Avec un autre langage plus simple mais plus intense nous continuons cette conversation qui ne pouvait pas se terminer autrement.

 

Dimanche matin je me réveille dans la chambre de Lucas alors que la forêt a depuis longtemps cessé ses murmures, crissements et hululements noctures. Je sens une douleur sous mon pied, que je sentais déjà ces derniers jours mais que je n'avais pas encore inspecté en pensant que c'était une simple petite coupure. Je découvre un petit oeuf blanc, et Lucas de ses yeux experts diagnostique rapidement un "bicho do pé", une bestiole du pied en traducton littérale. Probablement un petit cadeau de la forêt autour de la fazenda de Glauco la semaine dernière, en fait une bombe à retardement plutôt. Lucas me dit qu'il faut le retirer tout de suite, car il fait des petits et peut rapidement pourrir le pied tout entier. Mais il n'y a pas moyen de trouver la moindre aiguille à coudre dans sa baraque. Il prend donc son canif le plus effilé, fait chauffer la flamme au briquet et commence à me charcuter le pied. Au bout de dix minutes d'incisions minutieuses malgré la taille de sa lame, il brandit fièrement en trophée au bout de son couteau deux petits vers blancs et dodus. Ensuite il me semble qu'il verse la moitié de sa bouteille d'alcool sur mon pied et à ce moment-là forcément je grimpe au 7ème ciel. Mais aujourd'hui je n'ai plus sous le pied qu'un cratère tout propre qui ne me dérange même pas pour marcher ou grimper.

 

Après un peu de yoga à la sauce de Lucas nous partons grimper en fin de matinée vers une autre falaise en pleine forêt, encore une ecole d'escalade idéale pour débutants. Je m'échauffe dans la voie la plus facile de la falaise, un 7c de 35 mètres de haut entièrement déversant. Je grimpe à vue, je donne tout ce que j'ai, un moment je pressens que j'arrive au crux, mais il me manque un petit brin de détermination ou de confiance en moi et je tombe alors que j'ai quasiment la prise salvatrice dans les mains. Après un bon repos pendu à ma corde, je sors la voie. En redescendant un grimpeur que je ne connais pas encore et qui m'a vu grimper me demande si je fais du 8b comme lui, je me dis alors rassuré que je me suis bien donné. Enfin je me suis tellement donné que finalement je n'arriverais pas à l'enchaîner cette voie dans la journée.

 

En fin d'après midi dimanche nous partons à un barbecue organisé par Roberta, une amie de Lucas, où nous retrouvons Gabriela et Bruna. Je tombe des nues quand j'arrive devant la maison. C'est une énorme villa située au bout d'une des condomiums les plus chers de Rio, au dessus du quartier chic de Barra. La villa a plusieurs étages, son salon doit faire dans les 200 m2 avec 5 ou 6 canapés en cuir, des lustres, un parterre en marbre et des natures mortes sur les murs. Le jardin est grand avec au milieu une piscine à l'éclairage sous l'eau qui produit son petit effet. Au bout du jardin semble surgir la pedra da Gavea toute proche, le plus grand monolithe du monde au bord de la mer avec ses 800 mètres de haut. Nous débarquons directement de l'escalade, tout en sueur, mais Lucas est tranquille. Je ne comprends pas comment il peut avoir des amis pareils. Il m'avait semblé jusqu'ici que les classes sociales étaient assez cloisonnés entre elles. Nous piquons une tête dans la piscine et le problème de la sueur est résolu. Nous dégustons des crevettes, des poissons et des calamars grillés au bord de la piscine avec le gratin de Rio. Roberta arbore l'air un peu hautain et blasé des gens qui sont nés dans la soie et qui n'ont plus grand chose à attendre de la vie. Comme un flash je me souviens tout-à-coup que le week-end précédent, j'étais à Barroca avec des gens de la même planète, du même pays, mais d'un autre monde. Je devrais me barrer en claquant la porte si j'étais un homme, mais je reste à contempler bêtement ces gens qui sont mille fois plus riches que les descendants d'esclaves de Barroca, mais à peine deux ou trois fois plus ouverts et épanouis.

 

Brusquement, alors que la nuit est déjà tombée, il se met à pleuvoir très fort. Tout le monde court vers la villa pour se protéger. Bruna et moi restons seuls au bord de la piscine, allongés sur des transats, sous la pluie tropicale violente et tiède.

 

 

Publié dans vidanobrasil

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eva 12/04/2007 17:28

miam miam les petits vers, ca me rappelle le papillon qui avait pondu dans le dos de Ségo en Bolivie...

Alexis 12/04/2007 18:42

la veinarde ! Elle s'est retrouvée avec des ailes de papillons dans le dos ?!

Jaen-Claude 11/04/2007 16:30

Très beau récit, et au Brésil oui, parfois on se retrouve dans des mondes " inconnus " tellement friqués....C' est le paradoxe !
Abraços
Jean-Claude