Partager l'article ! Une journée qui commence comme toutes les autres...: Réveil ce matin, 8h00, c'est parti, comme hier, comme demain, pour enchaîner d ...
Réveil ce matin, 8h00, c'est parti, comme hier, comme demain, pour enchaîner dans la journée des dizaines de tâches toutes plus insignifiantes et inintéressantes les unes que les autres. Heureusement, je sais que ce soir il y aura, comme tous les autres soirs précédents, une sensation de devoir accompli, une impression de me rapprocher tous les jours un peu plus de quelques objectifs encore lointains. Mais ce soir, maintenant, mardi soir minuit, je ne ressens rien de tout ça et c'est pour cette raison que je dois écrire. J'ai du sang dans les yeux, et dans mon coeur, une icône, celle du Brésil souriant, tranquille et chaleureux, à laquelle je m'accrochais en fermant les yeux sur les JT de la Globo, vient de se briser.
Réveil 8h00 donc, pas assez dormi, j'ai lu trop tard hier soir. Je file à vélo au bureau de Vida no Vale. A peine remis de la fête que j'ai organisé le we dernier pour mon permis de construire , mes collègues ne parlent déjà plus que de la grande fête de clôture qu'on fera le 5 mai. Il faut dire qu'il n'y a plus de boulot, tout le monde est en train de se recaser à droite et à gauche. Le projet ne sera pas implanté comme nous le voulions. Le gouvernement et la COPASA en ont décidé autrement, c'est un immense gâchis, mais tout le monde a été payé, continue d'être payé jusqu'à fin avril ou fin mai, et sur les visages il n'y a que d'artificielles grimaces de circonstances quand on évoque l'avenir sombre du projet. Moi je liquide rapidement deux-trois calculs sur Excel que Elias m' a demandé pour essayer de montrer que le projet concurrent de la COPASA ne sera pas viable financièrement, puis je bosse pour Rokaz. Il y a encore quelques semaines, j'avais des scrupules d'utiliser mon bureau et le temps de travail payé par Vida no Vale pour Rokaz, maintenant je n'en ai plus aucun. Je téléphone, imprime à tour de bras pour Rokaz, avec l'argent du gouvernement du Minas, et tous mes collègues le savent ! C'est l'histoire d'une morale pragmatique, donc élastique, et un jour fatalement immorale...
Je passe une bonne partie de la matinée à essayer d'acheter au meilleur prix les plaques d'Onduline qui recouvriront notre gymnase. J'ai une combine qui va me permettre de les acheter 20 à 30% moins cher, ma nouvelle "morale de l'ambiguité" (Simone de Beauvoir) m'ouvre décidément de vastes horizons aux frontières floues et bien commodes. Il s'agit de faire acheter les plaques par un ami qui a une quincaillerie, qui paiera le prix usine et qui nous en fera profiter sans payer la TVA. Promis, quand je rentrerai en France, je serai de nouveau réglo !
Sur Internet, en cherchant le numéro de mon permis de construire, je découvre qu'après avoir obtenu le permis de construire, il aurait fallu faire 24 heures avant le début de notre chantier une déclaration à la mairie comme quoi on commençait notre chantier. Très très utile... Qui attendrait pour commencer les travaux après avoir reçu son permis de construire ?? D'ailleurs nous ça fait une semaine qu'on a commencé les travaux... Je téléphone en catastrophe à mon architecte, elle me rassure, c'est en fait juste un moyen pour la mairie de faire payer un impôt en plus. Ha, ouf ! Je calcule la valeur de cette taxe, dont l'assiette est la surface de notre construction, et j'arrive, vert, à un montant de 1000 Reais, 400 Euros... Bordel...
Après manger, je passe un coup de fil à mes parents pour préparer leurs vacances ici et les rassurer sur le fait que le Brésil est un pays vraiment tranquille et quasiment sans risque si on respecte certaines règles... Puis je vais à l'université fédérale du Minas Gerais. Ana, une amie qui y fait un master m'a demandé de l'aider pour encadrer deux jeunes français qui viennent de débarquer pour faire un stage scientifique ici. Je découvre qu'ils viennent des Ponts et Chaussées, le monde est petit ! Le prof qui devait les encadrer n'a pas le temps de s'en occuper, elle les a refilés à Ana, qui a du boulot par dessus les épaules, et vu que moi je passe mes journées à glander, que je suis à peu près le seul français de Belo Horizonte, elle a pensé à moi, elle est vraiment charmante... Elle m'explique que c'est du donnant-donnant, tu comprends Alexis en les encadrant tu vas beaucoup apprendre sur les politiques et le code de l'urbanisme de Belo Horizonte. Super, vraiment merci Ana, allez va tu peux arrêter tes salades, si je fais ça c'est pour toi ! Il va falloir que je les trimballe à droite à gauche, que je leur fasse notamment une visite des favelas, ça va être folklo. Heureusement c'est un petit couple fort sympa, souriant et ouvert qui me donne envie de les aider.
Une parenthèse : j'ai découvert samedi dernier en allant voter au consulat que je n'étais pas le seul Français à belo, j'ai croisé d'autres bouilles qui avaient un air de ressemblance avec la mienne, mais dehors il y avait des copains qui m'attendaient et je ne me suis pas attardé. Peut-être qu'au deuxième tour je resterai discuter 5 minutes...
Cette aprème je suis ensuite aller sur mon chantier. On n'a pas fini avec Yan de s'extasier sur la hauteur du gymnase qui se construit rapidement... Quinze mètres de haut ça fait un beau volume. On discute des problèmes de la construction avec Marco Aurelio, l'ingénieur qui a fait notre projet et qui est le patron de l'entreprise de travaux qui construit le gymnase. On essaie de faire un planning des opérations, j'y tiens absolument même si ici c'est vraiment pas dans les moeurs. Ce qui est prévu aujourd'hui, c'est de terminer la construction du gymnase et de sa mezzanine le 23 mai. Marco Aurelio nous dit que peut-être ça prendra moins de temps et là forcément je rigole... Puis je lui parle de cette histoire de déclaration de début de chantier, je lui dis qu'il va devoir signer le formulaire, présenter sa carte d'ingénieur pour assumer la responsabilité du projet, et là je le sens gêné. Il dit que c'est son associé qui signera en fait... Mais pourquoi pas toi ? Heu bah en fait je ne suis pas ingénieur... !!@#$%#@$@# On se calme, il nous avait dit qu'il était ingénieur, mais pas besoin d'un diplôme pour être compétent, enfin quand même, ces arcs, flèches, tirants, poutres qui pendouillent tout là haut, je les imagine tout-à-coup comme un funambule qui traverse un profond canyon...
En fin d'après-midi, je pars grimper quelques heures. Je sors vers 22 heures, la nuit est calme, à vélo je vais attaquer la montée qui me ramènera chez moi avec du hip hop brésilien dans les oreilles pour que la côte passe comme une lettre à la poste. Mais avant je compte faire un détour par le chantier pour dire bonne nuit à notre gardien et vérifier que tout va bien.
Je roule sur un trottoir pour éviter un feu rouge et j'ai l'impression de rouler dans une petite flaque, c'est curieux, il n'a pas plu depuis longtemps. Deux mètres plus loin, il y en a une autre. Cette fois je m'arrête, intrigué. C'est rouge. C'est du sang. Il y a des traces de pas ensanglantées, des pieds rouges tous les 20 centimètres, les pas de quelqu'un qui marche en se traînant, et autour il y a des grosses gouttes, des petites flaques toute fraîches. Je commence à suivre ces traces morbides, hypnotisé, l'angoisse au ventre. Elles prennent à gauche, puis à droite, la pression monte d'un cran quand je me rends compte que les traces vont vers ma future salle d'escalade. J'accélère le rythme, je suis à un pâté de maison de Rokaz, je tourne à droite encore une fois et je suis dans la petite rue tranquille et agréable de Rokaz. Sur le trottoir d'en face de la salle, à 50 mètres de Rokaz, il y a un groupe de quelques personnes. Je m'approche du groupe, ils sont paniqués. Et pour cause. Par terre, il y a un vieil homme dans une mare de sang. Quelqu'un est penché sur lui, mais apparemment, il n'y a plus rien à faire. La voisine me dit qu'il vient de mourir. Elle m'explique que l'homme en question est un médecin de 70 ans environ, qu'il a reçu un coup de couteau dans le ventre et qu'il a voulu rentrer chez lui pour se soigner lui-même. Il habite dans la maison en face de Rokaz. J'imagine qu'il n'a pas voulu coopérer avec ses racketteurs qui ont donc employé les grands moyens pour lui piquer les dix reais qu'il devait avoir sur lui... Un des badauds parle plus fort que les autres, il dit que ce médecin était décidément très bête, il aurait dû appeler les secours, se coucher en travers d'une rue pour que quelqu'un l'emmène à l'hôpital... J'essaie de m'imaginer avec un grand trou rouge dans mon ventre et je me dis que dans ce cas-là il y aurait aussi un grand trou noir dans ma tête.
Peu de temps après je m'éloigne, remets les écouteurs sur les oreilles, monte le son au max et avale la côte deux fois plus vite que d'habitude.
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