Il était une fois dans les favelas

Publié le par Alexis

Avec les deux stagiaires français que j’encadre en partie ici, nous avons visité il y a quelques jours la plus grande favela de Belo Horizonte, l’aglomerado da Serra, qui regroupe environ 50.000 habitants parmi les plus pauvres de la ville. L’objectif de leur stage au Brésil est de comparer les modèles de gestion de l’eau et d’assainissement de Belo Horizonte avec ceux de Lyon et de Marseille. La visite d’un favela et de ses systèmes d’approvisionnement en eau et en assainissement cadrait donc plus ou moins avec le sujet de leur stage.

Patricia, l’amie d’une amie fut notre guide dans la favela. L’essentiel de son propos fut pour nous présenter le grand projet « Viva Vila » de travaux publics que la municipalité de Belo Horizonte met en œuvre depuis deux ans pour améliorer l’habitat dans la favela da Serra. Patricia est l’un des ingénieurs de travaux qui coordonnent les opérations.

Dans le cadre de ce projet, pour la favela da Serra, l’Etat brésilien et la ville de Belo Horizonte investissent 180 millions de Reais (70 millions d’Euros) en 5 ans afin d’y construire des rues et des avenues, de démolir les maisons qui sont dans des zones géologiquement instables, de construire des petits immeubles pour reloger les habitants déplacés, ainsi que quelques équipements de sport (terrains de foot et rampes de skate) et des petits hôpitaux où les consultations seront gratuites. Ce sont 180 millions de Reais investis pour tenter de donner un visage plus humain à la favela, qui semble pourtant idéalement située à flanc de coteau avec une belle vue sur toute la ville. Mais en 2003, pendant la saison des pluies particulièrement violente cette année-là, 1500 maisons s’étaient décrochées de la colline et quelques voitures avaient été entraînées par les eaux furieuses de ce qui est en temps normal un ruisseau fétide d’eaux usées.  

 

 

 

Commençons par le début. Qu’est-ce qu’une favela ? Tout le monde imagine une espèce de bidonville où vivent les franges les plus défavorisées des populations urbaines en marge de la ville. En fait, ce qui fait d’un quartier quelconque une favela est avant tout son caractère d’occupation illégale. Une favela est un terrain à l’origine privé ou public qui a été envahi par des populations à faibles revenus à la recherche d’un espace pour habiter.

Les favelas se sont formées dans la seconde moitié du 20ème siècle suite à l’exode rural massif des populations de la région sèche et pauvre du Nordeste brésilien. Les paysans originaires de cette région, n’ayant pas les ressources pour louer un appartement, construisirent des bicoques en briques et en tôles dans les périphéries ou dans les zones escarpées non encore urbanisées des grandes villes (les morros, càd les collines raides de Rio ou de BH). Au début, chaque quartier de la favela regroupait des habitants originaires de la même ville du Nordeste, ainsi, ces paysans ayant perdu le grand air et les paysages naturels immaculés de leur jeunesse, restaient au moins avec les frères, cousins, ou amis de leur village natal, et se serraient les coudes pour faire face à la misère de leur quotidien.

Aujourd’hui, une ou deux générations plus tard, les populations se sont mélangées, mais bien sûr il n’y a toujours aucun blanc dans la favela. La population reste composée uniquement de métis à la couleur de peau plus ou moins foncée en fonction des alliances entre leurs aïeux esclaves africains, indiens autochtones ou portugais.

Depuis la fin des années 90, une nouvelle classe de population vient rejoindre les rangs serrés des habitations des favelas : les victimes des politiques libérales en vigueur depuis une dizaine d’années ; car, comme de nombreuses études l’ont indiscutablement prouvé maintenant, en l’absence d’un état redistributeur des richesses, ces politiques peuvent favoriser la croissance globale d’une société mais ont tendance à augmenter les écarts entre riches et pauvres. En particulier, suite aux crises de l’inflation et de la dévaluation brutale de la monnaie brésilienne à la fin des années 90 et du début des années 2000, la frange la plus défavorisée des classes moyennes a sombré dans la pauvreté et a dû migrer vers les favelas où elles affluent encore aujourd'hui. En 2006, le taux de croissance de la population des favelas à BH était de 3%, alors que le taux de croissance global de la ville était de 0,5%. 

 

 

 

 

Patricia nous montre d’abord l’avenue en construction au centre de la favela. Ce sera la première grande percée dans cet univers de type fourmilière pré-hausmanienne. Elle permettra le passage des voitures, des bus, et un accès aisé par d’autres rues à toute la favela où il n’y a pour l’instant qu’une seule ruelle où ne passent que des micro-bus.

  

 

Nous nous rendons ensuite dans la partie haute de la favela où nous marchons dans ses ruelles. L’ambiance est tranquille, les couleurs du soleil de fin d’après-midi rendent encore un peu plus chaleureuses les couleurs déjà chaudes de la favela, dominées par l’ocre rouge des briques nues des maisons et des oxydes de fer de la terre des collines. La vue est belle sur la ville de BH, sur le reste de la favela, et surtout sur les collines verdoyantes qui s’élèvent au-dessus de la favela. A première vue, la qualité de vie ne semble pas si mauvaise que ça ici.

En fait les favelas brésiliennes n’ont pas grand chose à voir avec les bidonvilles d’Afrique de l’Ouest, les townships d’Afrique de l’Ouest et du Sud, ou les slums indiens. Ici, même si le confort dans les maisons reste très sommaire et qu’il n’y a jamais de peinture sur les murs, les habitations sont construites en dur avec des briques, tout le monde à l’eau potable, l’électricité, et la majorité des habitants ont une télévision et un réfrigérateur. D’autre part l’habitat s’est plus ou moins légalisé, puisque plus personne ne réclame depuis longtemps les terrains sur lesquels se sont édifiées les favelas, et que les habitants après une vingtaine d’années passées dans la même maison peuvent vendre leur habitation même sans titre de propriété officiel.

Bien sûr, il y a des déchets qui jonchent les espaces publics un peu partout, les eaux usées quand elles sont collectées le sont par des ruisseaux à l’air libre et puants, mais dans l’ensemble ces petites maisons toutes à peu près identiques qui quadrillent la favela ne semblent pas aussi inhumaines à habiter que le gringo profane se l’imagine souvent. Preuve en est que les habitants dont les maisons ont été démolies pour construire des équipements publics rechignent à emménager gratuitement dans les immeubles que la municipalité a construit pour eux (photos ci-dessus et ci-dessous). Patricia nous explique la raison de leurs réticences : ils ne veulent pas habiter trop près de leurs voisins. Y aurait-il dans ce quartier paisible un petit problème d’insécurité, invisible à cette heure-ci de la journée ?!

 

 

 

Dans les ruelles de la favela, il n’y a pas de voitures, deux personnes sur trois sont des enfants qui jouent ou qui vont à l’école. Le quartier respire une certaine sérénité, beaucoup plus que le centre ville de BH extrêmement bruyant et pollué. Mais Patricia nous dit qu’il faut toujours faire attention aux enfants dans la favela. Car si vous êtes en train de vous balader dans une ruelle, et que tout-à-coup, vous vous rendez compte qu’il n’y a plus un seul bambin autour de vous, alors vous saurez qu’il faut vous planquer très rapidement. Il va y avoir du grabuge.

C’est dans la violence latente, dans la menace permanente d’une nouvelle guérilla entre gangs qu’il faut malheureusement chercher le trait le plus caractéristique de l’ambiance qui règne dans les favelas. Derrière l’apparence souvent débonnaire qu’elles arborent, les favelas sont en fait des zones de non droit où seule s’applique la loi des gangs de trafiquants de drogue. Et cette loi s’apparente à la loi du Talion.

Wilson, un ami ingénieur, m’a raconté à ce sujet une anecdote assez révélatrice, de l’époque où il dirigeait les travaux d’installation des réseaux d’eau potable dans une des grandes favelas de Rio. Ses ouvriers étaient encadrés par une armée de gamins de la favela tous armés de revolvers pour les protéger des éventuelles attaques d’un gang adverse. Un jour, en jouant avec son arme, un des enfants soldats tira dans le pied d’un des ouvriers. Wilson commit l’erreur d’aller se plaindre à l’un des chefs du gang avec qui il était en contact. Le lendemain le garçon avait disparu. Et pour cause, il avait une balle dans la tête.

  

 

Le film « La cité de Dieu » est d’un réalisme qui semble peu crédible pour nous autres habitants du Nord, mais qui est tristement véridique pour les habitants des favelas. Dans la favela, l’Etat brésilien n’a pas le droit de cité. La police n’y entre que de temps en temps à Belo Horizonte, jamais ou alors en bande de plusieurs de dizaines de policiers armés de fusils d’assaut à Rio, où la situation est encore bien pire qu’à BH. Les seuls policiers qui entrent dans la favela régulièrement y vont pour participer au trafic de drogues ou d’armes. Les flics ripoux sont légion au Brésil.

Chaque gang de la drogue a son territoire bien délimité dans la favela. Ils vendent de la drogue, essentiellement de la cocaïne, dans leur quartier de la favela et dans les quartiers plus riches aux alentours. Les principales violences dans les favelas sont dues aux attaques armées des gangs qui défendent ou tentent de conquérir le quartier des gangs adverses. Les gangs sont en perpétuelle lutte territoriale entre eux car, qui dit territoire plus grand, dit emprise plus grande sur la favela bien sûr, mais dit aussi et surtout plus de clients pour la vente de la drogue et un chiffre d’affaires plus important.

Les gangs ne vivent pas que de la drogue. Patricia pense que le trafic d’armes brasse plus d’argent que le trafic de drogues dans les favelas. En effet, la puissance d’un gang se mesure avant tout avec la taille de son territoire comme je viens de le dire, mais aussi avec la quantité de revolvers et de fusils d’assaut dont il dispose pour lutter contre les gangs ennemis. Une bonne partie de l’argent de la drogue passe donc dans l’achat des armes en gros, car en Amérique latine les armes sont bon marché mais la cocaïne l’est encore plus.

L’organisation des gangs est très structurée. Malgré la violence ambiante qui pourrait faire penser que le chaos règne dans la favela, ce n’est pas l’anarchie loin de là. En fait, quand un gang réussit à liquider tous les autres gangs comme c’était le cas avec le Comando Vermelho à Rio il y a quelques années, la favela vit même en paix. Bien sûr, si vous vous avisez d’aller voler votre voisin et que le gang découvre que c’est vous le coupable, il vous fera subir le même sort que celui des voleurs de chevaux au Moyen Age dans nos contrées ou plus récemment dans le Far West américain, qui finalement présente de nombreux points communs avec le monde de la favela…

Les garçons sont embrigadés dans les gangs vers l’âge de 10-12 ans par des adolescents qui ne sont que de quelques années leurs aînés. Il n’est pas bien difficile de les convaincre. Leurs pères, quand ils ont la chance d’avoir un travail, gagnent entre 400 et 600 Reais par mois (120-220 Euros). Les recruteurs des gangs leur proposent la même somme d’argent toutes les semaines, et une vie d’aventures attirante en comparaison avec le travail abrutissant de leurs parents. Au début les gamins commencent donc petits revendeurs de drogue dans la favela, puis prennent du galon au fur et à mesure des années en suivant un plan de « carrière » qui est bien décrit dans la Cité de Dieu. Ils s’occupent de clients de plus en plus importants, puis gèrent des petites équipes de dealers… La structure sociologique mise en place par les chefs des gangs fait penser à celle d’une grande entreprise. Il y a bien sûr quelques différences de taille. Le gamin dealer de drogue n’a accès qu’à une petite partie de la société de consommation par exemple. Il n’a pas de compte en banque évidemment, et dépense la plus grande partie de son argent en baskets et vêtements de marque, un peu comme les jeunes revendeurs de shit de nos banlieues. Ils ne peuvent pas acheter de voiture ou encore moins une maison, car en ville tout le monde reconnaît du premier coup d’œil un gamin qui a fait son blé avec la drogue.

Une autre différence, et de taille : l’espérance de vie d’un dealer dans les favelas est de 18 ans. C’est en moyenne l’âge auquel il meurt dans une rixe contre une bande ennemie.

 

 

 

Patricia nous explique avec cet air blasé qu’ont tous les Brésiliens vis-à-vis de la corruption dans leur pays que les gros bonnets du trafic de drogue n’habitent pas dans les favelas. Ce sont la plupart du temps des hommes respectables, grands entrepreneurs ambitieux ou hommes politiques avisés, qui utilisent leur négoce légal dans l’économie officielle pour blanchir l’argent de la drogue. C’est bien connu ici, le trafic de la drogue et des armes est une économie parallèle qui gangrène la société brésilienne jusqu’à ses plus hautes catégories socioprofessionnelles.

 

 

   

Revenons à nos adolescents dealers. Forcément, avec leur argent tout frais et facilement gagné, avec leurs armes dont ils sont fiers et qu’ils cachent à peine sous leurs tee-shirts, avec leurs baskets Nike ou Converse flambant neuves, ils sont un peu les rois du pétrole dans la favela. C’est pour eux un jeu d’enfant d’aller séduire les jolies ados des favelas qui, généreusement abreuvées de publicités par la fée télévision de plus en plus présente dans les chaumières, rêvent, elles aussi, de beaux vêtements que seuls les dealers pourront leur offrir. 

C’est ainsi que les filles des favelas ont leur premier enfant vers 12 ou 14 ans en moyenne. Les grands-mères élèvent ces enfants qui n’auront jamais de père et dont les mères joueront plutôt le rôle de grande sœur. Puis, 12 ou 14 ans plus tard, le bébé devenu grand a son premier bébé si c’est une fille, et c’est au tour de la mère devenue grand-mère de sauter une génération en élevant ses petits enfants. L’écart entre les générations est donc tellement faible dans les favelas que ce sont les grands-mères à peine trentenaires qui sont responsables de l’éducation des enfants.

 

 

Pour tout ce qui ne concerne pas le trafic de drogues, les gangs et la loi qu’ils font régner sur les favelas pour les affaires de drogue et de vol, le rôle de la femme est plus important que celui de l’homme dans la favela. Parce que c’est elle qui éduque les enfants, mais aussi et surtout parce qu’en général elle gagne plus d’argent que son mari. Le projet « Viva Vila » est une aubaine pour eux puisque 90% des employés du chantier sont des habitants de la favela. Mais en général, près d’un homme sur deux n’a pas d’emploi, alors que quasiment toutes les femmes travaillent grâce (ou à cause ?) d’une habitude fortement implantée chez les Brésiliens des classes moyennes et supérieures : avoir une ou plusieurs employées de maison chez soi.  

Une employée de maison à plein temps ne coûte que 500 Reais par mois, et à ce prix-là, nombre de familles brésiliennes peuvent s’offrir une aide pour la cuisine, le ménage, la garde des enfants qui en général ne vont à l’école qu’une demi-journée, une aide qui parfois ressemble à de l’esclavage moderne lorsque l’employée de maison travaille tous les jours et 24 heures sur 24 dans le même appartement pour un salaire dérisoire. La qualité de vie des uns fait la misère des autres, cette logique n’est pas née d’hier et ce n’est pas demain la veille qu’elle changera au Brésil.  

Le salaire de 500 Reais par mois (200 Euros) des employées de maison peut paraître dérisoire en Europe et même au Brésil en dehors des favelas, mais dans les favelas, ce salaire représente environ deux tiers du revenu moyen d’une famille (700 Reais). Avec un pouvoir d’achat plus important que celui des hommes, la femme des favelas est donc souvent la personne qui prend les grandes décisions dans la famille. Patricia nous dit que souvent, les femmes qui ont un emploi fixe, ne se gênent pas pour changer de mari, pour en prendre un autre qui ne les battra pas, boira moins et travaillera plus par exemple…  

Mon employée de maison (et oui, c'est la honte, moi aussi j’en ai une qui vient un jour par semaine, mes collocs l’employaient déjà quand je suis arrivé…) qui est bavarde et avec qui j’aime discuter, me raconte d’ailleurs toujours que son mari est un mou et que c’est elle qui s’occupe de la construction de leur future maison. Pour la financer, elle a contracté un prêt de 4000 Euros sur dix ans et c’est une charge supplémentaire importante pour elle…

 

  

Au final cette visite aura été fort instructive. Et grâce à quelques balades à pied dans une atmosphère détendue et à notre guide qui est respectée dans la favela elle n’aura pas eu la connotation un peu malsaine et voyeur des excursions pour gringos organisés en minibus blindés dans les favelas de Rio…

Le constat au final est plutôt encourageant à Belo Horizonte. L’autorité publique ayant compris qu’il serait difficile de déloger les habitants des favelas qui s’agrandissent, investit massivement et judicieusement (enfin autant qu’une courte visite d’une demi-journée permet de le dire) pour urbaniser et intégrer ces quartiers au reste de l’agglomération.  

 

A Rio la situation est différente, elle est bien pire et ne prête guère à l’optimisme. L’opinion de Patricia est que la municipalité de Rio a abdiqué dans ces zones de non-droit et se contente d'essayer d'y confiner la violence pour protéger les honnêtes Brésiliens, ceux qui ont de l’argent…

Bien sûr le spectacle des inégalités extrêmes au Brésil fut une fois de plus cruel et poignant, la transition entre les quartiers riches paranoïaques surprotégés par des alarmes électroniques et les favelas où les habitants vivent avec dix ou cent fois moins de ressources dans des bicoques fragiles étant toujours aussi saisissante.

Aujourd’hui le Brésil est une grande puissance en voie de développement. S’il veut un jour devenir une grande puissance tout court, il faudra que les élites politiques et économiques se décident à mettre en place des mesures courageuses et radicales pour partager plus équitablement les immenses richesses de ce pays.

Publié dans vidanobrasil

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sarah 28/11/2009 22:58


bonjour, je voulais savoir si tu penses que RIO est apte à accueillir les JO 2016 malgrès toute cette violence?


blaise 16/07/2008 12:14

salut,tres bon ton post!