J'aurais pas dû...

Publié le par Alexis

Lundi après-midi, comme tous les jours, je passe une demi-journée par jour sur le chantier. Le reste du temps, je le passe sur Excel, chez Angela pour affiner le dernier projet qu’on va présenter à la mairie, ou au téléphone et dans la rue pour acheter la peinture, le bois, les vis, les outils, l’acier que dévore avidement notre chantier.

Nous sommes en train de construire le totem, le grand pilier d’escalade qui siègera au milieu du gymnase. Je coupe des barres d’acier en U qu’on soude ensuite pour construire le squelette métallique du totem. Je commence à bien maîtriser la technique de la coupe, on a acheté une bonne scie sauteuse facile à manier. Souvent après avoir coupé une barre, il reste des petits copeaux de métal sur les bords qu’on peut enlever en faisant travailler la scie de côté. Je le fais à chaque fois, mais lundi après-midi, je l’ai fait une fois de trop. Je croyais avoir gardé mon masque en plexiglas transparent sur la figure, mais entre temps j’avais fait autre chose, il n’y était plus et je commence à poncer. Normalement il n’y a pas de problème, la machine est construite de telle sorte que les étincelles de la coupe partent à l’opposé de l’opérateur en train de scier. Mais là il y a une étincelle qui s’avise de partir vers moi, et pas n’importe où : en plein dans l’œil. Et une étincelle c’est quoi ? Un petit morceau de métal en fusion…

Sur le moment, la douleur n’est pas vive. C’est un peu comme une grosse poussière dans l’œil, qui me gêne en fait surtout quand je ferme les yeux. Je me dis que ça va passer. Mais lundi soir, au moment de me coucher, rien ne va plus. En fait dès que je ferme les yeux, la douleur est vraiment vive. Je passe une nuit quasi blanche à essayer de trouver une position pour dormir… Je dors l’œil dans mon oreiller pour tenter de le maintenir ouvert et calmer la douleur. Le matin mon oreiller est imbibé du ruisseau de larmes qu’a pleuré toute la nuit mon œil écorché. Il faut vraiment que je fasse quelque chose. J’en parle à Zéca mon colloc médecin, il va appeler un de ses potes ophtalmo.

Finalement vers midi c’est Marcelo, mon autre colloc aussi médecin qui m’appelle pour me dire qu’il a contacté un de ses élèves qui est interne aux urgences d’un service d’ophtalmologie de Belo et que je peux aller le voir dès que je peux. J’y vais sans perdre une minute, mon œil gauche a l’air d’une pastèque éventrée.

Je travers la ville en incognito avec mes lunettes noires, j’arrive au service des urgences où comme partout dans le monde attendent une vingtaine de personnes. Je me présente au guichet en disant que Leonardo m’attend. Et je double tout le monde, avec beaucoup de scrupules je vous rassure… Au Brésil tout se passe toujours bien quand on a les bons contacts. Ce qui réduit d’autant les chances de ceux qui sont en bas de l’échelle sociale de se retrouver un jour un peu plus haut...

Dix minutes après être arrivé aux urgences, je suis sur une espèce de chaise de torture, le menton et le front accollés à des appuis en plastique, un projecteur braqué sur mon oeil gauche, et Leonardo en face de moi qui avec une grosse loupe soumet mon oeil à la question. Au bout de quelques dizaines de secondes, il pousse un « ha ! » et me dit qu’il  a trouvé un point noir au milieu de l’oeil. La suite est une partie de plaisir. Il prend une aiguille et vient trifouiller mon oeil, la sensation est délicieuse comme vous pouvez l’imaginer, je pense à une plage à cocotiers, à des jolis petits nuages blancs dans un grand ciel bleu, je me dis que s’il se loupe d’un millimètre je perds mon oeil, je repense à des poires Belle Hélène, à des pentes de poudreuse immaculée et alors que je me prépare encore au pire, il m’annonce que c’est terminé. Il me présente sur un bout de coton le trophée qu’il vient d’extirper : un petit bout de métal d’un demi-millimètre de côté qui était incrusté dans mon oeil. Je lui demande si je vais en garder des séquelles, il me répond que non, et quand je ressors, je me mets de la musique sur les oreilles et je commence à danser dans la rue.

Ce soir j’ai toujours une tronche d’héroïnomane mais qu'importe !

Publié dans vidanobrasil

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