Week-end escalade et cuisine

Publié le par Alexis

Vendredi soir, 20h00, nous nous extirpons laborieusement des banlieues tentaculaires de Belo Horizonte. Des kilomètres et des kilomètres de favelas, des collines entières recouvertes de petites bicoques construites de bric et de broc, éclairées par de petits lampadaires oranges blâfards. Comme les pistes rectilignes qui transpercent la forêt brésilienne, de nombreuses autoroutes bien droites traversent ces favelas pour emmener les habitants du centre ville vers la campagne aux alentours ou les autres grandes villes du Brésil, suffisamment rapidement  pour qu'ils n'aient jamais aucun contact avec les habitants des favelas.

Mais le vendredi soir, comme dans toutes les grandes villes du monde, les autouroutes qui sortent des agglomérations sont saturées. Je peux observer donc à loisir ces milliers de cahutes et imaginer tristement la précarité de la vie ici. Les maisons les plus proches ont leur porte d'entrée à moins de 3 mètres de l'asphalte de l'autoroute. L'espace est quand même suffisant pour que les enfants y jouent au ballon. J'ai un peu la nausée, je suis dans un gros 4x4 noir, les vitres sont fermées et fumées, l'air conditionné. Est-ce que je devrais culpabiliser? Je regarde César qui conduit, c'est le propriétaire du 4x4, je fais quelques commentaires sur l'univers sordide qui nous entoure et j'arrive à lui arracher quelques paroles de compassion. Mais de culpabilité, non. Pourtant c'est un garçon charmant. C'est un copain grimpeur de Yan, qui est aussi dans la voiture, et qui lui vient d'une famille très modeste.

Le père de César a fait fortune en montant une entreprise qui fait des pièces en acier pour l'industrie automobile. César s'apprête à reprendre le flambeau. Mais il est aussi passionné d'art. Le jardin de son immense villa est parsemée de ses propres oeuvres d'art en acier. Il m'a montré son atelier. C'est une grande pièce remplie d'outils sous sa piscine, à côté d'une salle de musculation de 100 m2 dont les murs sont tout bleus la journée car ce sont les parois de la piscine... La maison est contruite de plain pied, une trentaine de mètres de long sur une vingtaine de large, tout en marbre et en bois rares de l'Amazonie j'imagine... César a rigolé quand je lui ai dit que sa cuisine de 80 m2 était plus grande que tous les appartements que j'avais pu avoir à Paris ! Mais il a cassé le charme vendredi soir quand tout d'un coup il s'est énervé lorsque des piétons ont osé traverser la route devant lui, sur un passage piéton pourtant, et l'ont forcé à freiner...

Deux heures après avoir quitté la ville, nous arrivons dans la maison de campagne d'un quatrième luron, Fred, que je connais déjà car il se trouve qu'il travaille aussi pour le projet Vida no Vale via une entreprise que nous avons contractée. Nous parlons escalade, nous planifions nos prochaines expéditions en France et dans d'autres coins du Brésil et nous nous couchons vers minuit en mettant le réveil à 5 heures. Ca fait un peu court pour moi vu que je n'avais pas beaucoup dormi la veille non plus...

Au milieu de la nuit que j'aurais aimé avoir, le réveil sonne. Heureusement la motivation est là et nous bondissons tous du lit en un quart de seconde. Un quart d'heure de voiture et nous sommes au pied de la falaise. Enfin pas tout à fait, il y a une espèce de forêt vierge en pente qui nous sépare encore d'elle. Deux heures et demie de marche, ou plutôt de corps à corps avec une végétation dense, nous annonce Fred. Quelques étirements avant le début de la baston...

 

Nous commençons à marcher, la falaise paraît toute proche, mais elle est à 5 kilomètres à vol d'oiseau et son pied est 800 mètres plus haut. La paroi fait 700 mètres de haut et culmine à 2000 mètres d'altitude.

 

 

Au bout d'un quart d'heure de marche au trot je suis complètement réveillé. Nous nous enfonçons dans la forêt. La pente devient très raide, la végétation est dense, le sentier quasiment inexistant car la paroi n'a été gravie qu'une dizaine de fois. Il faut se faufiler entre les arbustes denses et les troncs des arbres, il faut s'agripper à cette végétation épineuse pour lutter contre la gravité et le sol glissant qui nous entraînent vers le bas. Tout d'un coup, il y a une dizaine de grands cris qui retentissent tout près de nous, dans la hauteur des arbres. C'est une bande de gibons nous dit Fred. Mais il n'y a pas moyen de les voir, j'ai l'impression d'être un petit jouet fragile pour la forêt, nous sommes des larves qui rampons à ces pieds et les singes sont des poissons dans l'eau.

Deux heures et demie plus tard comme prévu, nous touchons enfin le rocher, nous rejoignons notre élément. A nous enfin la délicieuse sensation d'évoluer comme des singes dans la troisième dimension ! La voie fait 13 longueurs de 55 mètres. C'est un océan de quartzite d'une jolie teinte de gris. La paroi n'est pas très raide, c'est une grande dalle unique en fait, avec aucune ligne de faiblesse particulière. 13 longueurs en 6a-6b en moyenne, avec de 2 à 5 spits rouillés par longueur. Pas moyen de placer d'autres protections. Il va falloir un bon moral donc...

Fred attaque en premier avec Yan, je grimpe derrière en réversible avec César. Je fais en tête la première longueur qui nous met directement dans le bain. Le premier spit est à 15 mètres du sol, juste avant un pas en 6a, il y a un autre spit 5 mètres plus haut, puis plus rien jusqu'au relais 30 mètres plus haut. Glups. Je regarde bien mes pieds pour ne pas faire d'erreur de placement, mais pas plus bas...

 

Fred et César :

 

 

Le passage clé de la voie est en 7a, au milieu de la voie environ. C'est un pas en dalle deux mètres au-dessus d'un spit mal placé. Fred nous dit que tout le monde le passe avec des crochets du ciel. Yan essaie en libre. Il s'élève une première fois au-dessus du spit, hésite, redescend, remonte une deuxième fois, regarde en-dessous de lui puis abdique et sort un crochet qu'il dispose sur une petite prise. Il met le pied dans la pédale, met un autre crochet au-dessus et atteint enfin une prise qui fait plus de 3 millimètres de profondeur. Fred passe en second en faisant un beau pendule et en tirant sur la corde. C'est à mon tour d'y aller en tête.

 

 

Arrivé au spit en question, j'astique bien mes chaussons, j'inspire une dernière fois profondément, et je m'élance. J'arrive à me concentrer tellement sur les mouvements à faire que j'oublie complètement le spit qui s'éloigne et les 300 mètres de vide que j'ai sous les pieds. Il y a trois ou quatre mouvements très aléatoires, les pieds posés à plat sur le rocher lisse et vertical, les doigts dans des cupules minuscules. Il n'y a guère que ma volonté qui soit bien accrochée à l'idée d'arriver sans chuter à la prise salvatrice deux mètres plus haut. Moments d'une intensité rare, de ceux que l'on recherche sans fin comme une drogue puissante et bienfaitrice, car l'incroyable sensation d'unité entre l'esprit, le corps et les éléments naturels qu'ils procurent est la voie la plus directe vers un bonheur de l'instant profond et sans fioritures.

Finalement mes pieds tiennent, mes doigts crispés sur un ou deux cm2 de rocher soutiennent sans fléchir mes 65 kilos et je franchis le crux. Je suis peut-être le premier à faire le passage en libre, et c'est aussi la première fois en 5 mois que je fais un passage que Yan ne fait pas !

 

 

Regardez le joli casque que Yan m'a prêté...

 

 

Nous faisons les trois dernières longueurs de la voie plus faciles ( en 5) en corde tendue et nous arrivons au sommet. Les paysages sont secs et très minéraux, rien à voir avec les forêts denses qu'il y a au pied de la falaise.

 

 

Puis nous redescendons la voie en rappel, avec une technique que je connaissais bien, mais que je n'avais encore jamais mis en application en France. Pourtant sur le papier, je savais qu'elle marchait bien, et permettait surtout de descendre deux fois plus vite...  Mais j'avais encore quelques restes de barrière psychologique qui m'empêchait de la mettre en pratique, barrière que ces brésiliens peu complexés ont complètement éliminée. Il s'agit en fait de descendre deux par deux, chacun sur un brin de la corde ! Bien sûr il faut être bien synchronisés car la corde n'est pas attachée au relais mais passe simplement dans un maillon rapide... Démonstration :

Trois heures de descente en rappel et de dérapages plus ou moins contrôlés dans la forêt plus tard, nous arrivons à la voiture à 18h30, juste à la tombée de la nuit. Une journée d'escalade parfaite !

 

De retour à Belo Horizonte vers 22h00 après avoir mangé un morceau chez Fred, je file à contre coeur chez Diomar pour faire la cuisine pour son anniversaire le lendemain, le dimanche. Je lui ai promis de cuisiner un boeuf bourguignon, il m'avait demandé un plat français typique !

J'arrive chez lui, il est tout content que je sois là malgré mon retard, il a passé l'après midi à faire les courses avec la liste que je lui avais donnée. Dix kilos de viande, 3 kilos de carotte, dix oignons, de la poitrine fumée, 5 bouteilles de bon vin rouge chilien... Je me mets au fourneau, pendant que lui me prépare un gros plat de pâtes. Une heure plus tard, tout est prêt, l'énorme casserole de 20 litres est pleine à ras bord, il ne reste plus qu'à attendre quelques heures que la viande mijote doucement. Une heure plus tard, la viande est encore dure comme les carottes, avec un tel volume la cuisson ca durer un bout de temps. Nous nous installons confortablement dans le salon avec des bières glacées. Nous y resterons jusqu'à 4 heures du matin, le temps que la viande cuise... 

Diomar me raconte ces histoires de coeur. Depuis que j'ai quitté son appartement ( il m'avait hébergé les deux premières semaines), il a changé trois ou quatre fois d'amant. Maintenant il est avec un petit jeune beau gosse que j'ai déjà rencontré dans son appartement à Rio. Apparemment la vigueur de la jeunesse de ce garçon s'accorde peu au lit avec la maturité plus tranquille de ses 51 ans... Diomar aimerait bien retrouvé un compagnon avec qui passer le reste de sa vie, ce pourrait même être une femme me révèle-t-il... C'est assez amusant en fait, j'ai ici 4 amis qui ont la cinquantaine (tous des amis de la promo de Luiz), deux d'entre eux sont mariés depuis 25 ans et envient très visiblement les deux autres qui sont célibataires, libres et en profitent... Et les deux célibataires, Diomar et Elias, mon colloc actuel, rêvent de rencontrer la femme ou l'homme du reste de leur vie... Existe-t-il une voie du milieu? Réponse dans 20 ans...

Aujourd'hui dimanche, j'ai passé toute l'après-midi chez Diomar. Il y avait une cinquantaine de personnes comme prévue, que du gratin de Belo. J'ai parfaitement rempli le rôle que Diomar attendait de moi, j'avais mis une belle chemise, j'ai servi le bourguignon, un torchon blanc au bras, avec toute la classe et l'élégance possible, et surtout des grands sourires de Français bien éduqué. C'était infernal bien sûr, un vrai calvaire qui a duré 5 heures d'affilée. Bon au moins maintenant je suis quitte avec Diomar. Et puis au final les dizaines de compliments pour ce plat soi-disant succulent, les brésiliennes charmées qui me demandent trois fois la recette, tout ça n'était pas si désagréable. Rien à voir avec les quelques commentaires assez désagréables que j'avais essuyés pour le même bourguignon il y a deux mois dans un petit bled du Nordeste du Minas.

Bon j'arrête là, il se fait tard et la semaine s'annonce chargée, bises et à demain si vous le voulez bien.

Alexinho

 

 

Publié dans vidanobrasil

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